J.K. Rowling

Gallimard Jeunesse

Toutes les trois fans de la première heure de l’œuvre principale de J.K. Rowling qu’on ne nomme plus (Harry Potter), il nous a semblé naturel de lire ensemble son nouveau roman jeunesse : « L’Ickabog ».

J.K. Rowling est maman, et ses enfants ont été bercés par des histoires du soir tout droit sorties de l’imagination de leur mère. Parmi ces histoires, ils ont eu la chance de découvrir l’Ickabog avant tout le monde. En effet, elle nous explique que la construction de ce roman date de plusieurs années, quand ses enfants l’écoutaient et réagissaient à chaque nouveau chapitre qu’elle proposait. Il fut relégué longtemps dans un carton, sans véritable fin, mais la situation particulière liée à la COVID-19 a inspiré l’autrice à terminer et publier son roman pour fournir un peu de rêve aux enfants confinés.

D’abord publié gratuitement sur internet, chapitre par chapitre, Rowling a appelé les jeunes lecteurs d’Ickabog du monde entier à illustrer l’ouvrage. Puis elle l’a retiré des plateformes pour le publier en bonne et due forme. Les dessins des enfants illustrent désormais les différentes versions du roman, pays par pays. Ainsi, chaque chapitre de notre version française est brillamment illustré par de (très) jeunes artistes français.

Allons-y ! Plongeons sans ménagement dans cette histoire. La légende de l’Ickabog va certainement vous défriser les moustaches et vous hérisser le poil jusqu’au bout de la queue, alors attaquons. Toutes griffes dehors je vous prie…

L’Ickabog est un conte pour enfant. C’est J.K. Rowling elle-même qui nous le confirme dans sa préface : « J’ai lu l’histoire à voix haute à mes deux plus jeunes enfants quand ils étaient tout petits […] ». À première vue, c’est une histoire fabuleuse pleine de fantaisie mais comme dans tous les contes, un monstre rode.  À l’autre bout du pays, dans les marécages désolés du nord, vit une créature «haute comme deux chevaux. Des boules de feu étincelantes à la place des yeux. De longues griffes acérées telles des lames. » C’est l’Ickabog. Mais existe-t-il réellement ? C’est la question essentielle à laquelle vont essayer de répondre les habitants de la Cornucopia.

Dans ce pays fantastique vivent Bert Beamish et Daisy Doisel, deux amis d’enfance dont les parents travaillent pour le roi de la Cornucopia : le roi Fred, aussi connu sous le nom de Fred Sans Effroi. Mrs Doisel est la couturière personnelle de Fred, Mrs Beamish sa pâtissière personnelle, Mr Doisel est le menusier et Mr Beamish le commandant de la garde royale.  Tout le monde est très heureux, très attaché à son rôle dans le palais. Le roi Fred est au centre de tout ce petit monde. Il est toujours flanqué de ses deux amis et conseillés Lord Flapoon et Lord Crachinay (ce dernier sera à l’origine du grand bouleversement).  Les personnages sont nombreux mais ils sont si différents et ont chacun un rôle si décisif dans le déroulement de l’histoire que cela n’est pas un frein à la compréhension.

Faisons un petit zoom sur le roi Fred, aussi connu sous le nom de Fred Sans Effroi. C’est un souverain apprécié, qui aime par-dessus tout être aimé. Comme on le découvre très vite, il est prêt à tout pour rester la personnalité préférée de ses sujets. À tout. Son image de marque est sa priorité. Il est prêt à tout accepter, à fermer les yeux, à mentir aux autres et à lui-même. Tout ce qui lui importe, c’est d’être beau, d’être un modèle, d’être un héros. Il nous a légèrement fait penser à ces influenceurs du moment. (Ceux qui font scandales, nous ne les mettons évidemment pas tous dans le même panier !). Il faut avouer que nous sommes à une époque où le paraître fait tourner le monde. Et Fred n’a que cette idée en tête : si son peuple l’aime, alors tout va bien dans le meilleur des mondes.

Profitant du narcissisme et de la naïveté du dirigeant, ses proches (les fameux Crachinay et Flapoon) vont s’en donner à cœur joie. Alors que les échos de l’Ickabog se font de plus en plus nombreux, le souverain décide d’aller mener l’enquête sur le terrain, une bonne fois pour toute. Ses deux acolytes le suivent à la trace et dans un mouvement de panique, c’est l’accident. Et toute la problématique de l’histoire repose sur la gestion catastrophique, violente et cruelle de cet évènement par les deux zigotos susnommés. Ils doivent couvrir leurs arrières et celles du roi. Mais comment peuvent-ils faire croire au pays entier la véracité de leur mensonge loufoque ? De nouveau le lien avec notre actualité est incroyablement évident. La manipulation par la fausse information, l’assurance d’une chose puis d’une autre sans la moindre explication logique, et aussi des levées d’impôts dans des buts crapuleux. Soyez les bienvenus dans un monde où tout semble autorisé, tant que cela sert le mensonge des têtes couronnées. On tue, on enferme, on torture et pas seulement dans les donjons du palais. Vous ferez même la connaissance de citoyens peu recommandables comme la Mère Grommell par exemple. Cette mégère rustre et égoïste destitue chacun des enfants qu’elle recueille dans son foyer de son nom, de sa famille, de ses racines, qu’il soit ou non orphelin. Elle se retrouve donc avec une ribambelle de coquilles vides et tristes prénommées John ou Jane sous sa coupe. Et ça fait froid dans le dos.

Oula mais où est passé le conte pour enfants que vous nous avez vendu les minettes !? Oui. On sait. Si nous peignons un tableau si sombre, c’est que nos yeux d’adultes, emprunts de nos angoisses d’adultes, ont percé au-delà des jolis noms, des jolies descriptions, et de toute la fantaisie qui accrochera le regard des enfants. Des pâtisseries appelées Nacelles-de-fées ou Espoirs-du-Paradis qui vous font pleurer de bonheur quand vous en mangez. Des fromages plus doux que du velours. Et des vins si audacieux qu’ils vous rendent pompettes rien qu’en les sentant. Des habitants heureux aux affaires toujours florissantes car l’abondance et le talent des artisans rendent le pays si prospère. C’est un cadre absolument fabuleux.

Pour les plus anciens, le nom de Chouxville vous aura peut-être rappelé un certain monstre vert et poilu qui n’aime pas trop Noël. Encore une image fantaisiste qui stimule notre imagination (et peut-être une inspiration peu dissimulée pour cette chère Rowling).

/!\ La section qui va suivre contient des SPOILERS sur la fins du livre !  (rendez-vous plus bas pour la fin de l’article sans spoiler) /!\

Nous parlions d’inspiration plus tôt car l’Ickabog – qui existe finalement, oui oui, on finit par découvrir la vérité – est un monstre des marais grand, aux longs poils verts (coucou le Grinch !). Mais au-delà de cette ressemblance, ils figurent tous deux un être différent et rejeté, marginalisé par les gens normaux car incompris. Puisqu’ils vivent exclus depuis si longtemps, leur existence-même est remise en cause. Sont-ils réels ? Sont-ils aussi effrayants, cruels et sanguinaires qu’on le dit ? N’est-il pas trop simple de leur mettre sur le dos toutes les choses qui tournent mal ? La légende grandit, se déforme, s’amplifie jusqu’à n’avoir plus rien à voir avec le personnage original.

De plus, l’Ickabog et son histoire (telle que racontée par lui) se veut moralisatrice. C’est une critique de la mauvaise tournure que prend (ou qu’a déjà pris dans une certaine mesure) l’Humanité avec un grand H. La créature devra pour survivre compter sur l’humanité (avec un petit h cette fois) d’une poignée d’enfants et de l’influence qu’ils peuvent avoir sur le reste du pays. Un pari risqué, autant ne pas se mentir.

/!\ Fin de la section à SPOILERS /!\

En tout cas, monstre ou pas, c’est un univers fabuleux qui sert de décor à cette fable. Cela ajouté au fait que les héros de l’histoire sont des enfants, tous les critères du contes pour enfants sont remplis. Mais il est dur ce conte, et triste quelque part. Cependant, cela n’est pas du tout rebutant pour les enfants (la preuve avec les chatons près de nous qui s’en sont délecté). Au mieux, cette histoire sonnera comme une mise en garde à leur yeux ; au pire, ils se feront une petite frayeur ! Oh… et puis, nous autres adultes avons bien survécus à des Pinocchio, Blanche-Neige et autres Belles aux Bois Dormant. Alors question traumatismes de l’enfance, on est des pros. Ce bouquin fait l’effet d’un retour aux sources à la Andersen (demandez à la vraie Ariel ce que ça fait de marcher sur ses pieds tous neufs…) . Les parallèles avec notre situation actuelle ne rendent que plus fort le message sombre porté par le livre, qui dénonce un monde qui tend vers la mauvaise direction.

En quelques mots : c’est un superbe conte, bien dosé comme il faut de fantaisie et d’horreur, qui saura avertir les plus jeunes de l’importance de l’esprit critique et de la solidarité.